'Rien n'est si désagréable que d'être pendu obscurément' Voltaire

 

La crise morale française prend elle sa source à une seule fontaine ?

Considérations sur un cas pratique offert par M. Onfray

Médéric L. Pascal

Michel Onfray
Philosophe se caractérisant lui-même comme de gauche

Ségolène Royal
Candidate Socialiste à l'Election Présidentielle

N. Sarkozy a posé au cours de cette campagne présidentielle un diagnostic sur l’origine de la crise morale qui secoue notre pays : la crise morale du pays s’enracine dans la crise du travail. Sa démarche possède au moins deux mérites : d’abord celui de proposer une analyse de l’Etat de la société et ensuite celui de tâcher de remonter aux causes du problème plutôt que de tenter de traiter ses manifestations. Cependant son diagnostic est-il complet ? La crise morale française est-elle seulement une crise du travail ?

Il est sorti très récemment sur un des blogs affiliés au Nouvel Observateur une tribune par un de nos meilleurs esprits du moment, Michel Onfray, un papier dont la violence débridée, anti-partisane et dévastatrice est symptomatique du mal beaucoup plus profond qui ronge notre société par tous les bouts : la violence gratuite.

Certes Michel Onfray n’a pas mis le feu à un bus, n’a pas atteint à l’intégrité physique d’une personne ni proprement commis de rapt ou d’assassinat néanmoins la violence de son attaque à l’endroit de S. Royal laisse songeur. M. Onfray, qui se dit de gauche, s’en prend à S. Royal, candidate socialiste en lice pour le second tour, avec une telle violence dans sa tribune qu’il s’agit là, presque, d’un assassinat politique en règle, façon mafia russe, mise en scène Luc Besson… Luc…

Sa comparaison avec les dames de petite vertu est particulièrement choquante et, bien que personnellement farouchement opposé à S. Royal sur le plan politique, je trouve extrêmement choquant et même scandaleux qu’on s’en prenne ainsi, en pareilles termes, à un candidat qui, malgré ses défauts, malgré les insuffisances de son programme ou de sa campagne n’en demeure pas moins d’abord et avant tout un être humain.

Il y a parmi les valeurs fondatrices de notre République celle de Fraternité. La Fraternité n’est pas un concept creux, un mot vide, une décoration qu’on plaque sur nos édifices. La Fraternité c’est un esprit, c’est un lien qui unit les citoyens de notre République et qui fait que malgré les divergences, malgré les différences de point de vue, malgré les polémiques idéologiques, nous restons unis en son sein et nous reconnaissons dans l’autre un alter-ego. Un autre soi.

Non, la Fraternité n’est pas seulement un principe, c’est une conquête : une conquête quotidienne qui passe par la capacité à se faire violence, à soi-même, qui passe par la maîtrise de soi et de ses passions, qui passe par un effort de respect de l’autre dans sa pleine dignité humaine. Malgré tout. Même s’il nous porte sur les nerfs.

La Fraternité, c’est la condition sine qua non de notre capacité à vivre ensemble. Et c’est un bien, un patrimoine très précieux qu’il faut donc entretenir avec beaucoup de soin.

Des attaques partisanes, sous la ceinture, il y en a eu en tout temps ; elles ne font certes pas honneur à ceux qui les portent mais elles font partie de la petite musique de la politique depuis la nuit des temps ; et puis… Il faut bien se distraire un peu… Mais dans le cas de M. Onfray, c’est bien différent.

En effet M. Onfray n’a apparemment aucune raison partisane, aucun motif politique d’agir de la sorte. L’auteur, pardon le philosophe-auteur de cette attaque en règle n’a pas de cause à servir, ne propose pas d’alternative, ne pose ni diagnostic ni remède et se contente, se satisfait même, de seulement détruire. La destruction comme finalité en soi de la pensée philosophique… Cela laisse quelque peu songeur. Quand notre auteur-philosophe s’autoproclame de gauche dans la même démarche, alors là on atteint la sommitude de la pensée contradictoire : la philosophie de gauche de la destruction morale de l’autre. Il fallait bien trois : « de… » pour distinguer une telle noblesse de cœur !

On avait déjà connu des mouvements de déconstruction par le passé, en philosophie même, allant du nihilisme métaphysique jusqu’à l’anarchie révolutionnaire comme philosophie politique mais jamais encore, à ma connaissance, avait-on fait de l’attaque de la personne d’autrui une discipline philosophique. Et encore moins de l’attaque d’un « camarade… » une morale de gauche… C’est là, sans conteste, un aspect innovant et original de la démarche Onfrayienne. Et à défaut d’autre chose et comme dirait l’une des références philosophiques de sa victime : « c’est déjà ça ! »

Il ne semble décidément pas faux que la gauche ait quelque peu gauchi… Peut-être les locaux où elle se tient manquent-ils d’aération ? M. Onfray, il faut penser à prendre l’air de temps en temps !

Mais trêve de plaisanterie, cette violence a quelque chose d’assez inquiétant. Si la société française est en proie à une crise morale, celle-ci ne s’arrête pas à celle du travail. M. Onfray n’est pas un de ces jeunes des quartiers défavorisés – formule consacrée – qui n’a ni travail ni occupation. Et tous les jeunes de ces quartiers ne font pas preuve, fort heureusement, du quart de la violence dont il fait preuve. M. Onfray est par ailleurs un philosophe de renommée internationale, traduit en 257 langues et 49 alphabets, et on ne saurait dignement attribuer la violence dont il fait preuve dans cet article à cette seule cause : la crise du travail dont parle N. Sarkozy.

Non, cette violence gratuite, forcenée, doit nécessairement prendre sa source ailleurs. Pourrait-il s’agir de l’expression, d’une expression, de la crise des valeurs morales qui traverse notre société, qui la déchire ? Quel est donc au fond l’interdit qui a été plus que transgressé dans l’article de M. Onfray à propos de S. Royal ? Celui de rompre la discipline de parti, de rompre celle du clan ? Ou bien est-ce celui de s’en prendre à la dignité humaine de l’autre ? Oui, peut-être… Plutôt ce dernier ; en effet, oui, même des mots peuvent atteindre à cette dignité, et particulièrement quand ce sont ceux d’un philosophe. Non, un philosophe, même de gauche, n’a pas le droit de prendre à partie une personne, fût-elle celle d’un camarade de gauche – ce qui autorise à une certaine liberté, certes, mais pas celle-là – en ces termes :

«Je ne veux pas voter, donc, pour un fossoyeur de ce qui restait de gauche chez les socialistes. J’aurais pu mettre mon mouchoir sur la démocratie participative, l’ordre juste, l’encadrement militaire, la trilogie vichyste, la féminitude, la carte scolaire, la réelle nature de la pédophilie, l’entrée de la Turquie dans l’Europe, la valse hésitation avec l’appareil vermoulu du PS, les drapeaux pavoisés et la Marseillaise en chœur, l’ancien éloge du blairisme, ce qui, convenons en, fait beaucoup pour une seule personne dite de gauche, mais pas la danse du ventre effectuée ces derniers temps devant François Bayrou pour récupérer ses électeurs, et ce sans la moindre vergogne, avec le talent le plus naturel pour vendre ses charmes au plus offrant. »

M. Onfray pouvait, et il n’a pas manqué de le faire, soutenir un autre candidat au premier tour ; il pouvait dignement énoncer les raisons qui font que pour lui le vote S. Royal est inacceptable, lui est aussi intolérable que celui de N. Sarkozy. Mais il aurait dû, qua philosophe, formuler ses motifs, ses griefs et sa conclusion raisonnablement.

La passion peut être une belle chose ; mais l’excès d’icelle conduit parfois à des comportements, à des attitudes ou à des déclarations proprement inacceptables. Le paragraphe cité plus haut n’en est-il pas un exemple saisissant ?

Monsieur le Philosophe, il me semble que vous avez aujourd’hui commis une faute grave dont il vous faut acquitter l’amende et elle se doit d’être honorable. Sans quoi, c’est votre qualité que vous perdrez, et non seulement celle de Philosophe mais bien celle de gentilhomme ; Gentleman thinker ou vil philosophoteur, le choix à présent vous appartient. Songez seulement qu’un homme comme vous constituez, aussi, pour certains de vos lecteurs, les plus influençables, les plus jeunes un modèle ! Quel modèle choisirez-vous d’être ? Et de quel message de Fraternité, en définitive, êtes vous porteur avec de si viles attaques, fussent-elles de gauche, ce dont je doute foncièrement ? Ou bien la gauche aurait-elle, en votre personne et par la docte pratique que vous faites de votre art prescriptif, perdu tout sens de la Fraternité ?

Salutations,

Médéric L. Pascal

 

 

 

 

Quartier Rivoli

 

 

 

© Hidepark21 Publications , May 2007